Transcription

Barbeyrac, Jean, Copie de lettre à Mathurin Veyssière de La Croze, [Berlin], 29 avril 1706

Mr De Courtin Resident General du Roi de
France, pres des Couronnes et Princes du Nord,
apres s'etre retiré des affaires publiques, s'appli
=
qua dans sa retraite à divers ouvrages utiles et
agreables au public. Il composa la traduction
de Grotius et quelques autres encore. Il mou
=
rut à Paris en 1685. Abregé de la vie
de Mr De Courtin
, mis au devant de sa tra=
duction de Grotius, qui parut à Amsterdam
1688. 8° Mr Bayle s'est donc trompé, lorsqu'il
a dit dans son
Dictionaire Artic. de Grotius
note O. que Mr De Courtin traduisit le livre
de Grotius en Francois l'an 1687
Car il
etoit deja mort en 1688 . Cette Traduction
a eue pendant quelque temps l'approbation
de bien de gens. On en a fait plusieurs
Editions. Et Mr Barbeyrac l'ayant
attaqué dans sa Preface sur Puffendorff
§. XXXI. Pag. CXXII. de l'Edition de 1712.
Mr La Croze en fut scandalizé! Mr Bar
=
beyrac dans la Seconde Edition Pag. CXXIII.
parle de ce differend qu'il eu sur le sujet
de la version de Courtin
avec Mr La Croze
sans toutefois le nommer ce dernier. 

Barbeyrac
Le 29 Avril 1706
<2r> J'apprens de divers endroits que Vous blamez et cela
avec beaucoup de chaleur, le Jugement que j'ai porté
dans ma Preface sur Puffendorff de la Version fran=
coise de Grotius par Courtin: Je Vous avouë que
j'en ai été bien surpris: et je le serois davantage,
si je croïois que Vous défendissiez cette Version, aprés
l'avoir examinée: j'ai trop bonne Opinion de Vous,
pour croire que vous eussiez pü ne pas appercevoir
un si grand nombre de bevuës grossieres, et de fautes
d'Ecoliers, qui se trouvent dans cette Version; pour ne
rien dire de la dureté et de l'obscurité du Stile, dont
je sais que Vous ne disconvenez point. Cependant,
afin que vous alliez un peu bride en main, et pour
vous faire voir clairement que je ne suis pas un
temeraire, qui me hazarde à prononcer décisivement,
sans avoir de bonnes preuves, je vai vous donner icy
un petit echantillon de l'exactitude et de la capacité
de Mr de Courtin; par ou Vous pourrez juger
du reste. Je prendrai ces fautes presque à l'ouver=
ture du livre.

Preface, § 12. Sed et illud ipsum de quo egimus
Naturale jus, sive illud sociale, sive quod laxius

<3r> ita dicitur etc.  On traduit: Bien plus, ce droit même
de Nature, dont nous avons parlé; et cet autre droit
de Societé; aussi bien que celui que l'on entend sous
un sens plus êtendû
etc. Le Traducteur distingue
ici trois sortes de Droits differens, au lieu que les
deux derniers ne sont que les Especes du premier.
Quand cela ne seroit pas clair par tout ce que Grotius
a dit auparavant,  il ne faut savoir qu'un peu
de Latin, pour voir d'abord que les paroles de Grotius
signifient Le Droit Naturel, dont nous avons parlé,
tant celui qui est fondé sur la Societé que celui qui
est ainsi appellé dans un sens plus êtendû etc
.

Lib: I. Cap. I. § 15. In hoc jure locum habere
potest, quod nimium indistincte dicebat Anaxarchus
apud Plutarchum in Alexandro etc
.
  on traduit:
Car suivant ce que Plutarque rapporte de Anaxarque
dans la Vie d'Alexandre, mais trop indistinctement
etc.
Un petit Ecolier ne pourroit il pas voir qu'il falloit
traduire. On peut dire de cette sorte de Droit ce
qu'Anaxarque, au rapport de Plutarque, disoit,
mais d'une maniere trop generale
etc.

Ib. Cap. III. § 8 num 5. Est et interdum is civitatis
Status ut videatur nisi sub libero unius imperio

<3v ><4r> salvus esse non posse etc. Mr Courtin traduit: La
forme d'un Etat est aussi telle bien souvent, qu'il ne
peut subsister que sous la libre Domination d'un seul
etc.
Il est clair, qu'on devoit traduire: La Situation des
affaires d'un Etat
(et non pas la forme, car il ne s'agit point ici de
la forme du Gouvernement) est quelquefois telle, qu'il
semble ne pouvoir subsister qu'en se soumettant
a la Domination absolü d'un seul Monarque
etc.
que veut dire cette libre Domination de Mr Courtin?

Libr: II. Cap. II. § 22. Si etiam extra penutiam [sic: penuriam]
feminarum conjugia contrahere etc.
On traduit: de
contracter mariage, si ce n´est qu'il y eut disette de
femmes
etc. Grotius dit tout le contraire: de contra=
cter des Mariages, lors même qu'on ne manque pas
chez soy de femmes
etc.

Ib. Cap. III. § 4. num. 2. Siculus  libro de condi=
tionibus 1 mot biffure agrorum etc.
Mr Courtin traduit plaisam=
ment: Diodore Sicilien.

Ib: Cap. IV. § 2. dans le premier passage d'Isocrate,
dont Grotius avoit rapporté la substance, le bon
Mr Courtin s'etant avanturé de traduire les
paroles Grecques, rend ces mots απαντες ειυαι νομιζουσι
par on a declaré par une Loi.

Eod: cap. § 4. ut temporis causâ et requirendi
<4v> animo abjectum censeri debeat. Mr Courtin traduit
temporis causa par occasion: au lieu de dire, comme
la chose est clair d´elle même, par la necessité ou l'on
s'est trouvé reduit en certaines Circonstances etc
.

Ib: Cap. XII. § 10.  Hoc spectantes Lacedaemones rescide=
runt emptionem agri, quam Elei possessoribus metu
expresserant
. Mr Courtin traduit: C'est dans cette
vuë que les Lacedemoniens rompirent le marché des
terres qu'ils avoient tirées par crainte, des mains des
habitans d'Elée
. Qui ne voit que Grotius dit le con=
traire? des terres dont les habitans d'Elée avoient
obligés par crainte les anciens possesseurs de se defaire
en leur faveur, bon gré malgré qu'ils en eussent etc.

Ib: Cap. XIII. in fine: Quo et illud pertinet
Guntheri Ligurini
.  Mr De Courtin, cet habile home,
traduit, ces Vers de Gunther Genois.

Ib: Cap XVII. § 3. per vim aut dolum on traduit
par force ou par malice; au lieu de par artifice.

Ib. Cap. XX. § 3 num. 1. et quasi ex hominum
censu detrusisse in censum bestiarum quae homini
subjacent, quod a Theologis quibusdam est proditum
.

Mr De Courtin traduit les dernieres paroles: des bêtes
qui selon la pensée de quelques Theologiens, sont sou
=
mises aux hommes. Commes si ces mots, quod a Theologis etc.
<5r ><6r> ne se rapportoient pas visiblement a tout ce qui
prêcéde; ou comme s'il n'y avoit que peu de Theolo=
giens, qui crussent, que Dieu a donné au Genre
humain l'Empire sur les Bêtes.

Ib: Cap. XXI. § 11. Sponte noxa praesto est. Mr de
Courtin traduit plaisamment ce proverbe si rare:
repondez pour quelqu'un, le crime n'est pas loin.

Lib: III. Cap. XXI. § 12. Et contra, si bellum moveatur,
recessum a poena censeri debet, quando optio data
est
. Mr Courtin traduit ces dernieres paroles,
quand on a donné l'option par le Traité. Au lieu
quelles signifient visiblement puis que l'on a eu
le choix
et que l'on s'est determiné.

Je croirois, Monsieur, perdre mon tems et ma
peine a rapporter ici un plus grand nombre de
pareilles fautes que je pourrois Vous indiquer. Cet
Echantillon suffit de reste, et cependant ce n'est
qu'une petite partie des bevües grossieres que j'ai
notées sur mon Exemplaire, quoique je n'aïe pas
confronté avec l'original la trentieme partie de
cette Version. Je negligeai d'abord les fautes que
j'y remarquois; et m'en étant avisé ensuite, pour
avoir en main sur le Champ de quoi convaincre
tous ceux qui voudroient se formaliser du peu de
<6v> cas que je faisois d'un travail si negligé, je me
lassai bientôt de le faire, pour ne pas barbouiller
tout mon Exemplaire et pour ne pas me donner
inutilement beaucoup de peine. Ainsi je n'ai pas
plus a craindre les Jesuites de Trevoux que les
Jansenistes. Mon Jugement a été confirmé par
des Sçavans du premier ordre, dont toutes les person=
nes éclairées et judicieuses prefereront toûjours
l'approbation a celles de ces Societez qui ne sont que
des Cabales de Gens passionez et prevenûs pour ne
rien dire de pis. Je ne demande de mes Lecteurs que
la même Equité qu'ils souhaitent qu'on eût pour eux.
Apres avoir employé autant de tems que j'ay fait
a étudier le Style et la matiere des ouvrages de
Grotius et de Puffendorff sur le Droit naturel, je
puis, ce me semble, exiger raisonnablement, qu'avant
que de me blamer sur quelque chose, on aît tout
examiné avec la même application. Je serai toû=
jours disposé a profiter des Critiques que je trouverai
bien fondées de quelque part quelles viennent; mais
aussi, lorsque je me verrai censurer sans sujêt, je ne
manquerai pas de me défendre vigoreusement, contre
tous ceux surtout qui m'auront condammné par des
<8r> jugement precipitez, et peut être se repentira t'on
de m'avoir forcé à une defense, qui ne tournera pas
à l'honneur des Aggresseurs. Je n'ai garde de
croire que Vous soyez de ce nombre, et suis persuadé
qu'apres y avoir mieux pensé, vous me rendrez
Justice. Je suis…

Citer comme
Barbeyrac, Jean, Copie de lettre à Mathurin Veyssière de La Croze, [Berlin], 29 avril 1706, cote Jagiellońska Biblioteka, Cracovie, Ms. Gall. quart. 25. Selon la transcription établie par Fiammetta Palladini pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), mise en ligne le 27.07.2026, version du 27.07.2026, url: https://www.lumieres.unil.ch/fiches/trans/1623/.
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