, Lettre à Angélique de Bavois, Lausanne, [1770]
Mon aimable, ma tendre soeur, me donne sans cesse de nouvelles
marques de son amitié; et qu'ai je fait pour les meriter? Je suis
malade et triste; d'autres me fuiroient; elle veut me consoler et me
guerir: elle ne me ferat ni plus raisonable ni plus sain; mais
du moins elle me rendra très reconnoissant: il y a si longtems que
je suis pret a mourir; que jai fait mon epitaphe; cy git qui
aima mais depuis que je lai connue jajouterai et qui fut aimé.
croiés moi, mademoiselle, quelque maladie qui nous aflige; cest
un admirable remede qu'une amie; il ne faut pas se plaindre de son
naufrage quand la providence nous donne une telle planche pour
nous sauver: vous souvint il que mr de Voltaire vous disoit
dieu vous benisse, parce que vous declamiés bien ses vers; que vous
dirai je donc, moi a qui vous donnés des remedes des conseils, des livres
et du pain pour tout dire: avés vous cru que lausanne fut un
desert pour m'envoier un pain comme dieu l'envoioit a elie.
que vous etes bonne et aimable avec tout cet attirail d'amitié: ces
ponpons la vous ornent bien! Puisque vous le voulés il faut vous
donner de mes tristes nouvelles: le raphan commence a ne faire
rien qui vaille et depuis fin mars je suis tourmenté comme un
damné par des maux de dents qui me viennent de lestomac:
jai bien peur que ceci ne 3 mots biffure soit l'effet du regime des herbes:
jai besoin de forces; et elles les otent: quoi qu'il en soit je me metrai
<1v> la main sur les yeux cinq ou six jours encore: apres cela je
prendrai mon parti; car en verité je ne connois que les amants
qui puissent se passer absolument de dormir. Si vous avés quelque
medisance a me faire contre le mercure; depechés vous bien vite:
car a mes yeux lautel de mercure est a coté de celui desculape;
et je suis toujours plus tenté de l'implorer; du reste il n'est point de
bon remede qui ne tue quelque fois comme il n'est point de
bon cheval qui ne bronche: voudriés vous me consoller de ne
point monter a cheval si j'etois enterré mourant sur le grand
chemin: c'est la précisement mon histoire; pesés bien mes raisons,
et laissé moi faire: cela est plaisant que votre amitié me gene
plus que ma crainte:
jai lu avec grand plaisir la petite brochure nouvelle:
jaime a voir mr de voltaire defendre dieu. assurement il est lui
meme une belle preuve de lexistence d'un grand ouvrier. si vous le
voyés; n'oubliés pas je vous prie de lui ofrir mon encens et mes regrets.
Vous me parlés de votre amie et de linteret qu'elle veut bien
prendre a moi: voila lés ames sensibles; elles sont contagieuses: vous
savés bien que vous m'avés communiqué pour elle, la contagion
que vous croiés lui avoir donné pour moi; vous savés combien nous
avons parlé de ses maux et de son ame: goutés bien les plaisirs de
lamitié de geneve, et venés ensuite le plutot que vous pourrés les
comparer a lamitié de lausanne: je voulois vous ecrire une letre
de quatre pages, mais je suis si lourd si mort que je ne me sens
reellement en vie qu'en vous assurant pour jamais des sentimens
destime et damitié avec les quels jai lhonneur d'etre
votre tres humble
et très obeissant
serviteur
Servan
Mon dieu lexcellent, le beau pain que vous
m'avés envoié; javois bien raison, cest du pain
digne d'elie!