, Lettre à Angélique de Charrière de Bavois, Pougues, 02 juin 1802
A Pougues près la Charité sur Loire
le 13 Prairial an 10
C'est avec bien de la joye, Madame, que
j'ai reconnu une ecriture qui m'a toujours
été bien chere, quoiqu'il y ait fort
longtems que je ne l'aie vue, sans avoir
jamais oublié tout le respect et la
reconnaissance que je vous dois. La lettre
m'etait bien adressée, mais presque tout
est pour mon frere; c'est un reproche
que je merite bien; mais toutes mes excuses
et mes occupations, m'excusent un peu
d'avoir negligé votre correspondance; dailleurs
j'ignorais si vous ecoutiez le sermon, après
avoir sonné la cloche, comme vous le dites
si bien. Mais madame je n'oublierai
jamais toutes vos bontés pour moi, vos
conseils m'ont inspiré le gout de l'Etude
et l'Amour de la gloire, sentimens qui
suffisent pour s'elever a tout dans ce
monde, vous avez ouvert la carriere oû
je me suis developpé. Je dois tout ce que
je suis a vos soins et à ceux de ma
bonne mere, que j'ai eu le malheur
de perdre pendant que j'étais en Egypte,
puisque vous vous rappelez encore de moi
<1v> me serait il permis de raporter mais vous
seule les sentimens que je partageais
pendant qu'elle existait?
J'aurai eu beaucoup de plaisir à vous
revoir, ainsi que les lieux de ma naissance,
à me promener à Petit bien, à caresser
le vieux cheval invalide sur le quel
j'ai reçu de vous mes premieres leçons
d'équitation, sans les quelles je serais
arrivé à l'Armée sans savoir monter à cheval.
Je dois cependant me felliciter d'avoir evité
de cooperer aux maux qu'on a fait à
ce malheureux pays, si j'y avais été employé
je n'aurais pu les empecher tous et me serais
peut être pendu. On s'occupe encore une fois
à lui donner une organisation; il faut
esperer que celle ci tiendra; lorsque
la tranquilité sera retablie, je saisirai
le premier moment de repos que j'aurai
pour y voyager.
Mon frere a été aussi sensible que moi
à votre souvenir, il vous ecrira par un autre
courrier; il est à sa campagne près d'ici
avec sa femme et ses trois enfans, et nous
nous voyons journellement, depuis quelques jours
<2r> que je suis arrivé pour passer l'eté a la
campagne, me reposer de mes fatigues
prendre les eaux à Pougues, et me remplir
les joues peut être mais agreablement
qu'avec le lait de Petit bien, que vous
avez la bonté de m'offrir.
Après l'été, j'espere recevoir un commandement
peut être dans les Indes ou en Amerique,
afin de parcourir pendant que je suis jeune
les quatre parties du Monde, et de revenir
ensuite dans quelques années me reposer
et me marier.
Outre le livre de mon frere, vous devez
recevoir un gros volume que j'ai fait
imprimer aussi sur l'Egypte; mais sur
son organisation politique et sur les operations
millitaires; tout ne vous interessera pas,
mais vous verrez que les affaires auraient
tourné autrement, si moins modeste, j'avais
pris, de moi même, un 2-3 mots écriture
que des intrigues ont empeché de me donner.
j'ai été mal recompensé de mon desinteressement
et de mes bons conseils; mais c'est une affaire
finie; et je vais avoir d'autres employs qui
me les dedomageront.
<2v> Excepté les inquietudes politiques, j'espere
que vous étes heureuse, que vous etes plus
digne que nous! Un esprit toujoûrs
occupé, un coeur ouvert pour les amis
et digne d'en avoir de veritables, mais
les clameurs du bonheur; vous devez
en jouir, mais vous n'en aurez jamais
autant que je vous en desire.
Quelques lettres de vous contribueront
au mieux, puisque votre correspondance
recommence.
Soyez toujours persuadée, Madame
de mon respect et de mon inviolable
attachement.
E. Reynier