, Lettre à Isaac van Schinne, Grandson, 07 mars 1769
Mon très cher frère,
Nous avons été en peine de ne point recevoir de vos nouvelles,
craignant que la commission dont vous nous avez chargés
ne fut pas exécutée à votre fantaisie, mais ce qui nous fait
plus de peine encore c'est d'apprendre que votre misérable
goutte vous ait tant tracassé et mis hors d'état de
nous écrire; mon cher frère, n'allez pas je vous prie
suivre l'exemple de notre beau-frère Patras qui à ce
que je crois a bien abrégé ses jours par une vie trop
sédentaire, coutume très aisée à prendre en Hollande
où la tranquillité naturelle rend la vie extrêmement
uniforme. Mais permettez-moi de vous dire, mon cher frère,
que pour l'amour de votre famille vous êtes dans l'obliga=
tion de vous conserver, et de prendre toutes les précautions
nécessaires pour votre santé, et comme tout le monde convient
<1v> que l'exercice est le seul remède capable de dissiper les humeurs
qui occasionnent la goutte. Je voudrais avoir le pouvoir de vous
obliger de monter tous les jours à cheval, quand ce ne serait
qu'un vieux locatis qui secoue bien. Qu'est-ce que cela vous fait?
Vous ne le montez que pour être secoué, et puis ne m'alléguez
pas que vous n'avez pas le temps, parce qu'en vous levant
tous les matins une demi-heure plus tôt, vous pouvez
employer cette demi-heure pour vous promener et
on est beaucoup plus capable de vaquer à ses affaires
après cet exercice. Croyez-moi, commencez ce printemps
et faites-vous une loi de ne pas manquer un beau jour
sans monter à cheval. Je suis sûr que vous vous féliciterez
d'avoir suivi le conseil de votre petite soeur.
Quant à ce que vous me mandez de la scène que ma soeur
eut à mon occasion avec notre tante De Back, je vous
assure que je n'ai rien trouvé de si comique, aussi j'en ai
ri de bon coeur. Je suis seulement fâchée de la détresse que votre
épouse doit avoir en alors, mais entre nous ne trouvez-=
vous pas que c'était une idée digne de notre tante. Car
<2r> n'est-il pas vrai que vous avez en Hollande quantité d'officiers
bernois qui savent beaucoup mieux tout ce qui peut s'être passé
à l'égard de Mad. Frisching que moi, parce que sachant que nous
étions parents naturellement ils m'ont épargné ces discours.
Et supposez qu'il n'y eut rien eu là que de mon invention, n'auraient-=
ils pas été tous dans le cas de me contredire et de me donner
un démenti? D'ailleurs je croyais avoir l'honneur d'être connue
de ma tante, qu'elle se rappelle si jamais de ma vie je lui ai fait
des rapports de qui que ce soit, quoique j'aie assez fréquenté sa
maison, et si ce n'a jamais été mon caractère à un âge
inconsidéré. Je ne veux pas devenir une recaqueteuse dans
mes vieux jours.
Pour ce qui regarde Madle Muret, mon cher frère, nous cher=
chons tous les jours une occasion favorable pour son départ.
Elle m'a promis de venir chez moi dès que ses hardes seront
prêtes, et comme les occasions sont assez fréquentes au prin=
temps, par le départ des officiers, je pense qu'elle pourra arriver
pendant le courant du mois d'avril à La Haye. Ainsi
vous pourrez prendre vos mesures là-dessus, car pour le jour
<2v> de son départ, je ne pourrai vous le marquer que quand il sera
arrivé, et alors ma lettre pourrait bien arriver après
elle, comme cela nous est arrivé en venant en Suisse.
On reçut les lettres que mon mari avait écrites la veille de
notre départ de Breda le lendemain de notre arrivée à
Chavornay.
Je vous prie, mon cher frère, d'assurer tous mes parents de
mes respects, particulièrement à votre chère épouse
et d'embrasser vos chers enfants pour moi, comme
aussi de me croire prenant un tendre intérêt à
tout ce qui vous regarde,
mon très cher frère
Votre très humble et
très obéissante servante
E. H. Mingard née Van Schinne
De Grandson, ce 7 mars 1769.
Mon mari vous assure de
ses respects