, Lettre à Isaac van Schinne, Lausanne, 14 décembre 1768
Monsieur mon très cher frère,
Je ne puis que vous remercier pour l’intérêt que vous prenez
à ma santé et les conseils que vous me donnez sur ce sujet, mais,
mon cher frère, il faut vous dire aussi que les douleurs de
rhumatisme que j’eus l’automne il y a un an m’avaient tellement enraidi
les genoux que je marchais encore avec beaucoup de peine cet
été, qui d’ailleurs a été si pluvieux que je devais bien me garder
de sortir par ces temps humides. Cependant je me suis donné
assez de mouvement pour que mes genoux se soient déraidis
et que je marche à présent avec facilité. Ce n’est pas tant
mal pour une paresseuse. Quant à mon embonpoint, je me
suis déjà engraissée dans mon voyage depuis la Hollande
ici et j’ai continué ainsi la première année que j’ai passée
dans ce pays, en sorte que je n’ai pu mettre aucun de mes
habits que j’avais portés à Breda. Mais depuis ce temps je suis
toujours de même. Seulement dans mes couches et pendant
que je souffrais l’année passée, j’ai maigri et ensuite j’ai
<1v> repris mon embonpoint, et ne suis pas plus grasse à présent que
j’étais il y a quatre ans. Il est bien vrai, comme vous dites, que je
ne dois pas renoncer encore d’avoir des enfants, mais mon cher
frère, après ce qui m’est arrivé, je ne sais pas non plus
qui pourrait souhaiter d’en avoir encore. Enfin il en sera ce qui
plaira au bon Dieu. Seulement s’Il m’en donne, je souhaite
vivre assez longtemps pour les voir élevés. Sinon j’aurai moins
de plaisir et moins de peine. Vous avez raison de dire que
ma première couche a été fâcheuse. Elle l’a été à tous égards,
mais pour la seconde, mon cher frère, je ne crois pas qu’il
fût possible d’en avoir une plus heureuse. Je pourrais vous
en citer des circonstances qui vous surprendroient, mais
à quoi bon me rappeler un bonheur qui n’existe plus.
J’ai écrit à ma sœur Patras, comme vous m’avez conseillé.
Je ne sais si ma dernière lettre aura fait plus de progrès
que les précédentes, mais quant à notre voyage pour la
Hollande, quel désir que j’aie de vous revoir, je ne crois pas
que je le doive faire avant que d’être sûre que ma présence
ne sera pas à charge à aucune des membres de ma famille.
<2r> Je vous tiens bien compte, mon cher frère, de tout ce que vous
me dites d’obligeant là-dessus.
On m’a écrit depuis Berne que Mr De Back y était atten=
du et que Mr Frisching avait dit que son beau-frère
était d’une si petite constitution qu’il ne pouvait faire
que deux lieues par jour. Si cela est, je suis étonnée qu’il
ait pris une saison aussi rude pour faire ses voyages. Je
ne sais s’il me fera le plaisir de nous venir voir. Je serai
charmée de pouvoir lui faire politesse et s’il savait avec
combien plus d’empressement on le recevrait ici qu’à Berne,
peut-être le ferait-il.
J’espère, mon cher frère, que vous serez content de la
commission que nous avons fait pour vous et dont mon
mari vous donne un détaillé. Dans toutes les occasions
dont nous pouvons vous être utiles je vous prie de nous
employer afin d’avoir l’occasion de vous prouver combien
nous vous sommes attachés. Je vous prie de faire agréer
mes honneurs à votre chère épouse, d’embrasser vos
enfants et de me croire sans réserve,
Votre très humble servante
et dévouée amie et sœur
E. H. Mingard née Van Schinne
De Lausanne, ce 14 décembre 1768.