Transcription

Mingard [-van Schinne], Everdina Henriette et Mingard, Gabriel, Lettre à Isaac van Schinne, Grandson, 15 avril 1768

Vous vous souviendrez, mon très cher frère, qu’il y a
à peu près une année que j’eus l’honneur de vous écrire
que j’étais mère nourrice, enchantée de mon sort, n’ayant,
il me semblait, plus rien à désirer. Je vous disais alors
que mes amies m’engageaient à sortir, à m’amuser avec eux,
mais que je ne connaissais de délice comparable à celui
d’être avec mon enfant, de le soigner, de l’examiner, d’être
enchantée de chaque progrès qu’il faisait. Que ses jours se
sont écoulés rapidement et que de regrets elles laissent
après elles! Hélas, mon frère, cet enfant avait atteint l’âge
de quinze mois. Beau, bien fait, fort et robuste, marchant
déjà seul, comprenant tout ce qu’on lui disait et commençant
déjà à dire quelques mots. Il était aimé de tous ceux qui
le connaissaient et je m’applaudissais de mes soins assidus.
Cet enfant si chéri n’est plus: une fièvre qu’il a pris en
<1v> poussant ses dents de l’œil, me l’a enlevé au bout de quelques
jours, malgré tout le secours de la médecine, et il est mort
la veille de Pâques. Si vous savez, mon cher frère, ce qu’un
enfant unique est pour une mère, si vous avez eu le
malheur vous-même de perdre un de vos enfants, quoiqu’il
vous en restait encore plusieurs autres, jugez quel doit
être mon état. Je perds tout en le perdant. Les sentiments
qu’il avait inspirés ne se trouvent remplis par aucun
autre objet et rien ne peut m’en dédommager. Ah, mon
frère, plaignez votre sœur. Elle n’a jamais cessé de prendre
un tendre intérêt à tout ce qui vous regardait et quand vous
ne l’auriez jamais aimée, pouvez-vous me refuser votre
amitié présentement? Quoi, à une femme sensible qui a
été deux fois mère sans avoir d’enfant? Ce n’est pas que
je ne trouve des consolations par ici. On a fait pour moi
plus que je ne devais m’attendre. J’ai un véritable ami en
<2r> mon mari, Dieu soit loué. Je n’ai besoin de rien que de
votre amitié, de vos consolations. Ne me les refusez pas.
Elles soutiennent toujours les malheureux dans leur disgrâce
et leur fait supporter plus aisément les fardeaux de cette
vie. Vous êtes mon frère, vous ne l’avez pas oublié je pense.
Soyez le toujours, vous pouvez l’être sans rougir.
J’aurais écrit à ma sœur Patras dans cette circonstance,
mais je n’ai pas osé. De tous les maux, dit-on, le mépris
est le plus insupportable et je ne me sens pas capable à présent
de le supporter. Faites-lui agréer mes honneurs, s’il vous plaît,
comme aussi à Madame votre épouse et croyez-moi
sans réserve.

Votre très humble et très
obéissante servante

E. H. Mingard née Van Schinne

Grandson, ce 15e avril 1768.

<2v> Que vous dirai-je, Monsieur, dans la circonstance où je me trouve, pressé par les propres
sentiments de mon cœur que la tristesse a presque surmonté. Je suis bien plus accablé
encore par l’excessive sensibilité de ma pauvre femme que rien ne console, et dont
l’affliction me force à oublier tout à fait la mienne. Si j’ai une grâce à vous demander,
Monsieur, c’est celle de vouloir bien lui écrire une lettre dans laquelle le langage
de l’amitié lui serve de consolation, si vous saviez le cas qu’elle fait de la vôtre, et
combien elle sent vivement que les paroles d’un ami sont un baume pour un
cœur affligé. Sa tristesse ne m’étonne pas, hélas j’avais trop connu et trop senti de
quel prix est pour un cœur paternel un enfant dont on voit les progrès rapides
et qui répond aux soins que l’on en prend, mais je suis étonné du changement
que la mort de son fils a produit dans plusieurs de ses sentiments. Ce qu’elle a perdu
du côté du courage, elle le regagne du côté de la douceur et de la tendresse, rien
ne lui semble pouvoir remplir le vide que laisse dans son âme le fils que nous
avons perdu, et si quelque chose peut la consoler à présent, c’est cette amitié qu’elle
vous demande. Ne lui en refusez pas les témoignages, ce sera l’aliment de son cœur.

Nous avons appris avec une joie bien vive que Madame van Schinne avait eu par
l’inoculation suttonienne la petite vérole d’une façon très heureuse, que toute votre
famille jouissait d’une bonne santé et que vous-même étiez très bien. Dieu veuille
vous y conserver sans altération et vous ouvrir les sources les plus abondantes
de satisfaction solide. Ce sont les vœux que fera toute sa vie celui qui a l’honneur
d’être avec une parfaite estime et un dévouement sans réserve,
Monsieur

Votre très humble et très obéissant
serviteur

G. Mingard

Grandson, le 15e avril 1768.

Je vais demain conduire ma femme à Neuchâtel chez
nos parents, et de là passer quelques jours au château de Gorgier pour la distraire un peu. J’espère que
cette petite course fera une heureuse diversion à sa douleur, se trouvant là avec des gens de sens, de bons
amis, sur l’attachement desquels elle peut compter, qui la prient d’aller chez eux, et prennent une part bien
réelle à son affliction. Cela aussi contribuera à guérir les restes de son rhumatisme.

Note

  Public

L'orthographe et la ponctuation de la transcription ont été modernisées.

Citer comme
Mingard [-van Schinne], Everdina Henriette et Mingard, Gabriel, Lettre à Isaac van Schinne, Grandson, 15 avril 1768, cote NL-HaNA, 1.10.75.01, inv.nr. 25. Selon la transcription établie par Kees van Strien pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), mise en ligne le 04.10.2026, version du 04.10.2026, url: https://www.lumieres.unil.ch/fiches/trans/1444/.
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