, Lettre à Isaac van Schinne, Grandson, 18 février 1767
Monsieur mon très cher frère
C’est avec un plaisir bien sensible que j’ai appris l’heureuse
délivrance de votre chère épouse et la naissance du fils qu’elle
a mis au monde pour remplacer l’aimable enfant que vous avez eu
le malheur de perdre . Puisse-t-il croître et faire des progrès chaque jour
à la satisfaction de ses parents, et que pendant toute sa vie il soit l’objet
de la bénédiction du Très Haut. Puissiez-vous, mon cher frère,
conjointement avec votre chère épouse, trouver dans votre famille,
dans l’éducation de vos enfants tout le plaisir, toute la satisfaction
que d’autres sont obligés de chercher ailleurs et que l’on ne trouve
sûrement pas dans le faste, ni dans ces amusements bruyants qui ne
font que distraire et ne satisfait pas la raison. Puissent vos chers enfants
vous donner tout l’agrément qu’un père respectable puisse désirer
et rendre votre vieillesse heureuse. Je sens que rien ne peut être
plus sensible à un père et à une mère que de voir réussir les peines
et les soins que l’on s’est donné vis-à-vis d’un objet qui vous intéresse
<1v> déjà dès le moment que vous l’avez mis au monde. J’ai le plaisir de pouvoir
nourrir mon enfant moi-même quoique j’ai peu de lait. Je le vois
grossir à vue d’œil. C’est un plaisir si grand pour moi qu’il y aura
après-demain huit semaines que j’ai accouché. Je me porte le mieux du monde
sans que l’envie m’ait encore pris de sortir de la maison et si on m’avait
laissé faire ma fantaisie, je ne serais pas encore sortie de ma chambre. Mes
amies me persécutent de profiter du premier beau jour pour sortir, pour
venir chez eux. Je n’ose pas leur dire que leur compagnie ne me
dédommage pas de la privation d’être avec mon petit garçon. Enfin
je me trouve le plus heureux du monde d’avoir cet amusement.
A présent, mon cher frère, qu’aucune occupation particulière
vous empêche de sortir de chez vous, ne pourriez-vous pas arranger
vos affaires de façon que vous puissiez quitter pour quelque temps
La Haye? Je crois que le changement d’air ne sera pas nuisible
à votre santé, non plus qu’à ma chère sœur. Les changements
d’objets déjà distraient et la Suisse est un pays assez intéressant
pour les étrangers à cause de la diversité des situations que
l’on y trouve, qui toutes ont des aspects variés à l’infini et
changent pour ainsi dire à chaque pas, à cause de la quantité de
<2r> hauteurs et de vallons que l’on y trouve. L’art n’y brille point et
quand on a vu d’autres pays, on pourrait même affirmer qu’elle y est
entièrement ignorée. La nature seule en a fait tous les frais, et cela
vient de ce que les particuliers n’y sont pas riches, et que ce n’est pas
un pays de ressource. Les terres y sont chères mais de bonne production.
C’est ce qui fait que ceux qui les possèdent les font travailler avec
soin pour en tirer parti. Aussi ce que l’on appelle une campagne
en Suisse n’est autre chose qu’une maison, un jardin et un verger.
Tout le reste est en champs, prés et vignes. Du reste la façon
de vivre y est fort unie et selon moi assez agréable, du moins pour ceux
qui aiment la vie campagnarde, et dans nos petites villes on est assez
comme à la campagne. On s’y voit familièrement et on se voit
tous les jours. Si je ne veux pas sortir, je reste chez moi également, on
m’y vient réclamer. L’air par ici est sain, et je trouve que générale=
ment on est par ici beaucoup plus gai qu’en Hollande: un rien
suffit pour amuser. Il est vrai que cela marque la frivolité des
caractères, mais que cela fait-il? Pourvu que l’on s’y amuse, surtout
pour ceux qui ne font qu’y passer quelque temps. Si cette petite des=
cription, qui ne sont que des remarques que j’ai faites, pouvait vous
plaire, que je serais charmée que vous voulussiez prendre le parti,
mon cher frère, de venir avec ma chère sœur, et je dirai même
<2v> avec toute votre famille, si cela était possible, vous cantonner
pour quelque temps chez nous. Vous y trouverez des cœurs remplis
d’une amitié et d’un attachement sincère qui vous auront une
obligation infinie du plaisir que vous leur aurez fait. Je parle
pour mon mari tout comme pour moi, et je crois que connais=
sant votre bon cœur et votre goût, je puis me promettre que vous serez
satisfait de ce voyage. Mingard, qui vous offre ses respects
très humbles, vous écrira au premier jour. Il a regret de ne
l’avoir fait encore pour vous féliciter de l’heureuse couche
de votre épouse, mais il s’est trouvé si occupé depuis quelque temps
par les affaires de la Classe dont il est le secrétaire, qu’il n’a pas
eu un moment à lui. Je prie ma chère sœur d’agréer mes honneurs
de même que tous les parents et amies qui daignent encore se
souvenir de moi. Embrassez, je vous prie, vos chers enfants pour
moi, et croyez-moi sans réserve,
Monsieur mon très cher frère
Votre très humble, très
obéissante servante et très
sincère amie
E. H. Mingard née Van Schinne
De Grandson, ce 18 février 1767.