Transcription

Mingard, Gabriel et Mingard [-van Schinne], Everdina Henriette, Lettre à Isaac van Schinne, Grandson, 17 novembre 1766

Monsieur

Ce serait de Madame votre sœur elle-même que vous recevriez une lettre dans ce moment
si la situation voisine de ses couches et l’émotion de son cœur plein d’une tendresse
inaltérable pour ses parents et pour vous en particulier lui permettaient d’écrire comme
elle le voudrait. Ne trouvez pas mauvais si elle prend pour interprète de ses senti=
ments celui qui les connaît le mieux, qui les partage tous et qui est de moitié dans
tout ce qu’elle pense, désire et voudrait faire en faveur des membres de sa famille.
Oui, Monsieur, quelque tendrement mon épouse vous soit attachée, elle n’aura
jamais plus de zèle et plus d’intérêt que moi pour tout ce qui peut vous toucher, et je
partagerai constamment et du fond de mon cœur les sentiments les plus sincères
d’amitié qu’elle vous a voués, que la nature lui inspire à votre égard, et auxquels
votre caractère estimable vous donne droit de prétendre de la part de tous ceux
qui révèrent le mérite réel et chérissent un cœur droit et honnête. J’ai respecté en
vous ces titres, Monsieur, dès que j’ai eu l’honneur de vous connaître. Le témoignage
constant de ceux qui avaient l’avantage d’être liés avec vous a fixé mon estime pour
vous. Mes relations heureuses avec Madame votre sœur y ont joint un intérêt
tendre, un attachement véritable, et l’espèce de revers que vous venez d’essuyer nous
est une nouvelle preuve du juste droit que vous avez d’y prétendre.

Un premier mouvement en apprenant cet événement fut celui de la plainte, des regrets,
de l’affliction; mais peu d’instants nous ont suffi pour cesser de vous plaindre et depuis trois
<1v> jours que nous faisons de cet événement l’objet de nos réflexions, nous ne savons plus rien y trouver
qui puisse justifier le chagrin que nous ressentîmes d’abord, et dont j’eus lieu de craindre les suites
pour ma femme, malgré les précautions que je pris pour le lui communiquer. Les assuran=
ces que je lui donnai que (comme elle ne l’ignore pas) vous étiez trop peu ambitieux et trop
peu intéressé pour avoir fait dépendre votre bonheur d’un poste auprès du Prince , lui fit
conclure bien naturellement que vous auriez trop de force d’esprit pour vous laisser abattre
et décourager par la perte d’un emploi de cour, toujours si précaire et si dépendant
du caprice. Votre droiture reconnue nous était un gage que vous n’aviez mérité ce
coup par aucune démarche équivoque, et comme si votre conscience eût été la nôtre,
nous nous tranquillisâmes dans le sentiment du témoignage satisfaisant qu’elle vous rendait.
Sachant combien le caprice, les faux rapports, les sourdes trames des méchants occasionnent
des revers dans les cours dont les plus gens de bien sont la victime, nous ne trouvâmes
rien de déshonorant dans une chute où tant de gens du plus grand mérite vous
ont précédé et vous suivront. Enfin, persuadés que c’est pour le sage un bien sans prix
de savoir quels sont les vrais amis, d’être à portée de distinguer les biens réels d’une vie
tranquille d’avec les avantages brillants, mais faux et trompeurs d’une vie de courtisan,
et de voir qu’il conserve loin de l’éclat et même dans la disgrâce le cœur de tous ceux
qui aiment la droiture, la noblesse des sentiments et la liberté de penser et d’agir avec
candeur, nous sommes forcés de vous féliciter plutôt de ce que vous n’êtes plus sur la mer
orageuse, et que vous pouvez en sûreté voir du rivage les victimes de l’ambition et
de l’intérêt voguer entre les écueils, toujours prêts à s’y briser.

Puisse seulement cette circonstance n’avoir fait, ni sur vous, Monsieur, ni sur Madame
votre épouse, aucune impression trop forte dans ce premier instant où un cas imprévu
nous trouve quelquefois hors de garde. Puisse votre santé et votre courage n’en
avoir reçu aucune atteinte funeste. Tranquille désormais, distrait par moins
<2r> d’occupations étrangères, vous pourrez donner plus de temps à vos amis vrais, sur l’attachement
desquels vous pouvez compter, plus de ces soins si agréables à une famille aimable, vrai
trésor de plaisirs dont un courtisan n’a pas le temps de connaître la valeur précieuse.
Ah, qu’il vous sera plus doux de pouvoir, secondé par une épouse chérie, voir vos enfants
prospérer sous vos yeux, faire des progrès par vos soins, se perfectionner par vos leçons,
contracter à votre exemple l’habitude de la sagesse et de la vertu, et vous rendre mille
fois plus heureux que vous ne pourriez l’être sous les chaînes dorées dont les Grands
vous accableraient. Comment, sous ce point de vue, ne vous féliciterions-nous pas de ce
que vous êtes devenu libre?

Ce n’est pas à l’aventure que nous faisons ces réflexions, Monsieur; votre caractère
d’un côté nous les offre. Vous êtes plus fait pour goûter les délices de la vie du sage que
pour trouver le bonheur dans les tracas de la cour. La religion d’un autre côté me
les fournit. Sous le gouvernement de la Providence, différent en cela de celui des
princes, le caprice, l’illusion, les faux rapports, la perfidie des compétiteurs et des jaloux,
le crédit injuste, les passions aveugles n’ont aucune part à ce qui l’exécute. Tout est dirigé
vers le bien réel des sujets par une bonté sans borne qui veut nous rendre heureux
par une sagesse qui ne se trompe jamais dans le choix des moyens, par une puissance
à qui rien n'est difficile dans l’exécution, et par une constance que rien ne lasse ni
fait varier. Vous êtes avec votre famille l’objet de ses soins paternels. Elle vous placera
toujours, n’en doutez pas, quand c’est elle-même qui vous place dans la situation qui
vous sera à tout prendre la plus avantageuse, et dont vous pourrez le mieux profiter.
Souvent, je l’avoue, les sentiers où elle nous fait entrer sont garnis d’épines, mais souvent
nous en avons besoin pour nous réveiller. Ce sont des aiguillons qui nous animent,
s’ils produisent leur effet, nous ne les sentons plus, ils deviennent des fleurs que nous
chérissons. Quelques fois nous ne voyons devant nous qu’un sombre nuage qui, voile
utile pour notre vue faible encore, nous cache le terme heureux où la Providence nous
conduit.
<2v> Nouveau motif à doubler le pas dans cette carrière, où chaque progrès nous donne un
nouveau degré de lumière qui nous éclaire sur ce que nous sommes, nous tire de l’illusion
qui nous faisait envisager comme des maux ce qui est un bien précieux, ce qui fait et peut
seul faire notre félicité, nous découvre nos défauts et nos passions, nous en fait sentir le
danger et nous en montre le remède, nous anime à l’employer avec courage. Enfin le
voile qui nous aveuglait se déchire entièrement, parce que nos yeux sont assez parfaits pour
voir au-delà. Nous tressaillons de joie à la vue du terme, nous bénissons Dieu de ce qu’il
nous a détrompés, nous le remercions de nos revers, qui nous ont tirés du précipice,
nous chérissons de prétendus malheurs qui, parce que nous en avons profité, sont devenus
le principe de notre perfection, de notre vertu, de notre bonheur. Un grand Roi , illustre par
les revers, par la fortune, par les vertus, éprouva avec reconnaissance la vérité de cette
doctrine. Le plus grand des apôtres nous l’enseigne . Dieu nous afflige que pour
notre bien. Aimons ce Père tendre et éclairé, et toutes choses contribueront de concert
à notre bien. Quelle couleur pourrions-nous donc donner dans cette circonstance
à nos plaintes, à nos regrets, à notre affliction, à notre découragement pour que
tout cela ne fût pas contraire à la sagesse, à notre bonheur, à la soumission tendre et
respectueuse que nous devons à ce Père céleste, si bon, si éclairé, si sage, si puissant, si
digne de notre confiance? C’est lui, Monsieur, que nous invoquons comme votre
protecteur. C’est à lui que ma femme et moi adressons les vœux les plus ardents, dictés par
l’amitié la plus sincère pour que cet événement qui nous a d’abord si sensiblement
touchés par la crainte de ses effets subits, devienne pour vous, pour Madame votre épouse,
pour toute votre famille, l’époque du commencement de votre bonheur réel, une source
pure d’avantages solides pour tous les temps. Puisse votre santé à tous s’affermir, votre
être exempt de soucis, votre âme de trouble! Puissiez-vous trouver dans chaque membre
de votre famille des sujets constants de satisfaction sans mélange d’amertume! Que jamais
vous n’ayez que des amis vrais et constants! Que tous vos parents vous aiment comme nous
<3r> vous aimons, tout en un mot contribuer à votre bonheur, et nous surtout, instruits par vous
de ce en quoi nous pourrions vous être utiles, servir à votre félicité et à celle de votre
famille. Personne ne s’y emploiera avec plus de zèle. Il ne manque à notre bonheur
que les témoignages de votre affection et de celle de Madame Patras. C’est une privation
à laquelle nos cœurs ne sauraient s’accoutumer.

Mon épouse est sur la fin de sa grossesse, qui jusqu’à présent a été très heureuse.
Un peu trop de sensibilité lui a causé ces derniers jours quelque indisposition, mais la
réflexion qui a sur elle beaucoup de pouvoir en effacera j’espère les traces. J’attends
son terme pour la fin de décembre. Si je croyais de l’obtenir, je prendrais la liberté
de demander à Madame Patras, à vous Monsieur et à Madame votre épouse la
permission de vous donner pour parrain et marraines à l’enfant qu’elle mettra au
monde. Si vous croyez que cela ne doive pas être, il n’en sera pas question.
Veuillez nous donner de vos nouvelles et nous apprendre en quoi consiste actuelle=
ment votre famille et quel est l’âge de vos enfants. C’est une satisfaction que ma femme
désire avec ardeur.

Agréez les assurances sincères du respectueux dévouement avec lequel j’ai l’honneur
d’être,
Monsieur

Votre très humble et très
obéissant serviteur

G. Mingard, pasteur

Grandson, ce 17 novembre 1766.

<3v> Ce que mon mari vient d’écrire, mon cher frère et ma
chère sœur, est l’expression de ce que je sens et de ce que
je pense à votre sujet; croyez que rien n’est plus sincère.
Il me fâche de ne pouvoir pas écrire longtemps à présent pour
vous peindre moi-même les mouvements de l’amitié que j’ai
pour vous, et du tendre intérêt que je prends à tout ce qui
vous concerne. Que je serais contente si vous le recevez avec
autant de plaisir, que j’en aurais à vous le communiquer.
Veuillez assurer Madame Patras de mon respectueux
attachement, si vous croyez qu’elle ne le dédaigne pas
et de la reconnaissance que je lui dois et que j’aurai pour
elle toute ma vie. Je suis
Monsieur et Madame,

Votre très humble et très
obéissante servante

E. H. Mingard née Van Schinne 

Note

  Public

L'orthographe et la ponctuation ont été modernisées.

Citer comme
Mingard, Gabriel et Mingard [-van Schinne], Everdina Henriette, Lettre à Isaac van Schinne, Grandson, 17 novembre 1766, cote NL-HaNA, 1.10.75.01, inv.nr. 25. Selon la transcription établie par Kees van Strien pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), mise en ligne le 02.10.2026, version du 05.10.2026, url: https://www.lumieres.unil.ch/fiches/trans/1437/.
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