Transcription

Mingard [-van Schinne], Everdina Henriette, Lettre à Isaac van Schinne, Rances, 24 juin 1765

Monsieur

Extrêmement réjouie d’avoir reçu de vos nouvelles par vous-même,
après avoir attendu longtemps cet avantage, il me tardait beaucoup
de répondre à la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire,
ce que je n’ai pu jusqu’à présent, n’étant que depuis hier de retour
d’un voyage que nous avons fait dans le comté de Neuchâtel à l’occasion
de l’installation du cousin germain et intime ami de mon mari, dans
la baronnie de Gorgier, à laquelle comme fils aîné il a succédé après
la mort de son père. Je saisis le premier instant de notre retour
pour vous remercier de votre complaisance à me donner des nouvelles
de votre maison et de notre famille. Vous ne sauriez sans injustice me
soupçonner de n’y prendre pas intérêt.

Ce que vous me dites de votre santé, mon cher frère, me cause de vives
inquiétudes. Veuille le Ciel vous conserver à vos chers enfants. Au nom de
Dieu, ne négligez rien pour la rendre plus stable. Vous savez combien
Van Ghert  vous affectionne. Les remèdes ne me plaisent point dans ces
sortes de maux, mais si vos douleurs viennent des rhumatismes, les
bains ne peuvent que vous être salutaires et ceux de Plombières entre
<1v> autres sont très renommés, ne nuisent point à la poitrine et fortifient les
intestins. Nombre de personnes de ce pays y vont avec succès.

J’avais appris par ma sœur qui était dans la maison Graafland, et que
j’avais chargée de me de me donner le plus souvent possible de vos
nouvelles, que votre épouse avait accouché l’été dernier, mais que son
enfant était mort quelques jours après , que cependant elle s’était heureuse=
ment relevée de ses couches. Dieu veuille vous conserver les enfants que vous
avez et les bénir pour qu’ils soient votre soutien et votre joie.

Mon mari et moi, nous sommes d’intention de partir dans quelques
jours pour aller prendre les bains à Weissenburg. Il se trouve un peu
incommodé de la poitrine par les courses qu’il a fait l’hiver dernier
à cause de la maladie dont est mort son oncle de Gorgier, qui voulait
toujours l’avoir auprès de lui, et moi je ne me trouve pas aussi bien
depuis mes couches qu’auparavant .

De Gorgier d’où nous venons, Mingard est allé à Berne pour y recevoir
le brevet et prêter le serment comme ministre de Grandson, petite
ville de ce pays sur le lac de Neuchâtel, à laquelle il vient d’être
<2r> avancé. C’est un des jolis postes de ces quartiers à tous égards. La
situation en est charmante, il y a fort bonne compagnie de gens
de qualité, un agréable voisinage à une petite lieue d’Yverdon, de beaux
chemins, un air sain et un terroir fertile. Mingard en partant me
chargea de vous faire ses honneurs de même qu’à Madame votre
épouse. J’espère que vous ne les dédaignerez pas comme venant du
mari de votre sœur, puisque vous ne l’avez pas dédaigné de Monsieur
Mingard desservant l’église de Breda.

Pour ce qui est de l’éloignement que vous me dites que ma famille
conserve pour moi, j’ai eu lieu de le remarquer, parce qu’on
n’a pas daigné me communiquer la nouvelle affligeante de la mort
de Monsieur Patras. C’était me connaître bien peu que de douter
de la part extrême que j’y prendrais et des regrets qu’elle me
causerait et me cause encore. Cette négligence désobligeante ne m’a
pas empêché d’en porter le deuil, que je porterai longtemps encore
dans le cœur. Cette indifférence, surtout de la part de Madame
Patras
, m’afflige véritablement, mais comme je la sais raisonnable
<2v> j’espère qu’avec le temps cela reviendra. Si vous y contribuez, je vous
aurai une infinie obligation, car au fond, quel mal leur ai-je fait?
Je me suis rendue heureuse, réellement je le suis. Je trouve ici de
l’aisance dans ma situation, des agréments conformes à mon
goût dans notre manière de vivre. Mon mari m’a procuré une
considération dans ce pays, que peu d’autres m’auraient procurée,
par ses parents, par ses amis et par ses connaissances dont
il est aimé et estimé. Aussi reçois-je des politesses de toute part,
et une femme de ministre dans notre cas est une personne
qui va de pair avec les femmes des magistrats et des gentils=
hommes. Aussi est-il inouï qu’on leur
nomme mademoiselle .

Quant à l’accord avec Valckenier , je vous en félicite aussi bien
que moi. Je ne l’espérais pas si prompt ni aussi favorable.
A cela on voit qu’à quelque chose malheur est bon. Si les biens est
de ma sœur défunte  est sorti de notre famille, Monsieur Dibbetz
a été l’instrument de l’accord avantageux que nous venons de con=
clure, et qui selon toutes les apparences aurait été reculé si
les praticiens seuls s’en étaient mêlés, aucun des intéressés n'ayant
communication avec ce Monsieur. Vous pouvez être sûr de notre
discrétion au sujet de la somme que nous en tirons. Personne
ne l’apprendra par nous et nous tiendrons l’accord comme
Mingard l’a écrit à Monsieur Heeneman.

Je serai toujours avec les sentiments d’une véritable sœur. Ne
croyez pas, mon cher frère, que l’éloignement de quinze jours de
voyage me prive du plaisir de vous voir, pour peu que je pusse vous être
utile. Je suis,
Monsieur

Votre très humble et très obéissante
servante

E. H. Mingard née Van Schinne

Rances, ce 24 juin 1765.

Note

  Public

L'orthographe et la ponctuation ont été modernisées.

Citer comme
Mingard [-van Schinne], Everdina Henriette, Lettre à Isaac van Schinne, Rances, 24 juin 1765, cote NL-HaNA, 1.10.75.01, inv.nr. 25. Selon la transcription établie par Kees van Strien pour Lumières.Lausanne (Université de Lausanne), mise en ligne le 02.10.2026, version du 05.10.2026, url: https://www.lumieres.unil.ch/fiches/trans/1436/.
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